Bientôt 10 ans !
La fameuse déclaration de Bernard Landry, dite des "chiffons rouges", aura dix ans le 23 janvier prochain. Plusieurs se souviendront encore de cette déclaration où monsieur Landry avait comparé le drapeau canadien à un bout de chiffon rouge. Cette déclaration, qui avait choqué le Canada, donnait alors le ton du règne prochain de Bernard Landry à la direction du Parti québécois. Mais peu de gens connaissent l'enchaînement qui a mené aux propos controversés de monsieur Landry. Je veux vous raconter ici le fil des évènements, car c'est moi qui ai posé la question qui a fait naître la déclaration des "chiffons rouges". Voici donc, telle que je l’ai vécue, l'histoire des "chiffons rouges".
Au petit matin du 23 janvier 2001, je déjeune avec ma conjointe. Le quotidien "Le Soleil" fait sa première page avec la modernisation du zoo et de l'aquarium de Québec. On y lit que le Québec a choisi de ne plus attendre Ottawa et "allongera tout seul 80 % des 47 millions $ qui seront nécessaires" pour la modernisation du zoo et de l'aquarium. On explique que les coûts grimpent de 18 millions $ parce qu'ils "devaient être défrayés moitié-moitié par les deux gouvernements" mais que "l'entente a achoppé sur la question des drapeaux et du bilinguisme intégral qu'aurait exigés Ottawa et que refuse le gouvernement du Québec". En commentant cette nouvelle, ma conjointe lance que ce genre de querelle "ça nous coûte cher!". Je ne le sais pas encore, mais cette remarque prépare déjà la question des "chiffons rouges".
Réalisateur-journaliste pour la télévision de Radio-Canada, je dois me rendre à Lac-Beauport, cette journée-là, pour couvrir, avec notre équipe parlementaire, le caucus présessionnel des députés du Parti québécois. Le premier ministre, Lucien Bouchard, a annoncé sa démission il y a une douzaine de jours et Bernard Landry est en bonne voie pour lui succéder. Arrivé à l'hôtel où se réunit le caucus, je reçois bientôt un appel de mon bureau qui me demande, judicieusement, de poser une question à Bernard Landry, pour notre station régionale, justement au sujet des coûts de modernisation du zoo et de l'aquarium. Je vais y voir.
Je croise à l'hôtel un journaliste du ‘’Soleil". Nous convenons que la journée ne s'annonce pas exceptionnelle sur le plan des nouvelles. Nous ne savons pas encore ce qui nous attend...
Plus tard, pour une prise d'images, on fait entrer les journalistes et les caméramen dans la salle du caucus des députés péquistes. Lucien Bouchard est ovationné par les députés. Ce sont là ses derniers moments avec ses compagnons d'armes. Pendant les applaudissements, je profite de l'occasion pour aller voir monsieur Landry, non loin de la tribune où se tient Lucien Bouchard. Je dis à monsieur Landry que j'aimerais, plus tard, lui poser une question au sujet du zoo et de l'aquarium. Ma demande ne le surprend pas et il me dit qu'il est d'accord. J'ai maintenant l'assurance que j'aurai une réponse pour notre station de Québec.
Le temps passe. Finalement, monsieur Landry donne un point de presse devant les journalistes et caméramen qui sont nombreux à couvrir le caucus péquiste. Mais je choisis de rester dans une pièce voisine, alors que j'entends au loin la voix de monsieur Landry. Car je sais que Lucien Bouchard est tout près, dans un salon privé, et qu'il va quitter l'hôtel. Je veux obtenir de lui un commentaire, que j'espère mémorable, sur la fin de son règne à la direction du Parti québécois. Mais Lucien Bouchard tarde à sortir et je m'inquiète parce que je risque de rater le point de presse de monsieur Landry. Finalement, monsieur Bouchard apparaît et je le suis dehors, avec un caméraman et un preneur de son de notre équipe, alors qu'il s'apprête à monter dans sa limousine. Malheureusement pour moi le chef démissionnaire ne veut pas faire de commentaires.
Je reviens en vitesse dans l'hôtel pour poser ma question à Bernard Landry. J'arrive si tard au point de presse que monsieur Landry est en train de quitter le micro. J'agite la main et je bredouille le sujet de ma question. Heureusement pour moi, monsieur Landry et son attaché de presse me reconnaissent. Son attaché de presse annonce qu'il y aura une question pour Québec. Monsieur Landry, avec courtoisie, revient au micro. Je lui pose une question générale sur la décision du Québec de faire cavalier seul, sans Ottawa, au prix de millions de dollars, pour le financement de la modernisation du zoo et de l'aquarium. Monsieur Landry, qui attendait ma question, est bien préparé. Il s'applique à me démontrer par A plus B que Québec n'a pas à se soumettre aux volontés d'Ottawa sur le bilinguisme ou sur la présence du drapeau canadien. Il explique que le Québec n'est pas bilingue et que depuis Robert Bourassa le français en est la seule langue officielle et "on ne laissera pas le gouvernement fédéral bilinguiser notre capitale nationale pour des questions d’argent. Pour des drapeaux dit-il, vous êtes tous témoins qu'il y en a trop. C'est vraiment de la propagande, et de la propagande à la limite du ridicule". Il ajoute qu’un collègue catalan venu ici il y a quelques années lui a dit que si Madrid pavoisait autant espagnol à Barcelone "ça provoquerait une autre révolution". Il souligne qu'on est "des gens calmes, mais il y a quand même une limite". Il poursuit en disant que "cette propagande-là coûte cher, elle est insidieuse et elle est irrespectueuse de la nation québécoise. C'est une tentative de relativiser notre statut national. C’est pas acceptable. Pis la langue c'est encore pire, c’est encore pire. Québec c'est la vingtième destination touristique du monde. Est-ce que les gens viennent ici parce qu'on parle anglais? Parce qu'on est différents. (...) Alors qu'ils nous laissent donc décider de notre image linguistique suivant nos lois, qui sont généreuses, et qui ont reçu l'aval de la Cour suprême".
Et alors que Bernard Landry termine cette tirade, j'ai à l'esprit le "Ça nous coûte cher!" qu'a dit ma conjointe au petit déjeuner. Je lance à monsieur Landry, qui est devant moi :
— "Mais ça nous coûte des millions, monsieur...!"
Cette réplique l'a vraiment piqué au vif. Son visage a changé. Il me répond du tac au tac, avec fougue :
—"Nous ne sommes pas à vendre. Le Québec n'a pas l'intention de faire le trottoir pour des bouts de chiffons rouges ou pour d'autres raisons".
Je suis saisi, en l'entendant, par la force de cette déclaration. Et je mesure déjà qu'elle aura un énorme impact. Monsieur Landry quitte le micro. Il passe près de moi, le visage empourpré, sans dire un mot.
Quelques instants plus tard, je croise de nouveau le journaliste du "Soleil" que j’avais rencontré en début de journée. Nous disons à l'unisson, alors qu'on se tient par l’épaule : "Là on en a de la nouvelle"!
J'ai moins de souvenirs des heures qui ont suivi. Comme si l'éclair aveuglant de ce que je venais de vivre jetait dans la pénombre tout le reste de cette journée. Plus tard, et je m'en souviens à peine, monsieur Landry est revenu au micro pour atténuer ses propos. Il a soutenu, aux dires de journaux que j'ai conservés, que la déclaration des "chiffons rouges" était en fait une image tauromachique sur les exigences d'Ottawa : "agiter le chiffon rouge" c'est soulever un sujet de polémique comme on le fait devant un taureau pour le provoquer. Je pense même qu'on a fait circuler une photocopie d'une page du Petit Robert à l'appui de cette explication. Mais le mal était fait. Ce qui devait être un simple commentaire sur un dossier régional est devenu une déclaration-choc qui a provoqué une tempête nationale.
Les premières pages des journaux du lendemain en témoignent :
Québec's Bernard Landry on the Maple Leaf :
"A piece of red rag" ( The Globe and Mail )
Landry: Maple Leaf a "red rag" ( National Post )
Flag a 'red rag' : Landry ( The Gazette )
Le drapeau canadien, "un bout de chiffon rouge!" lance Landry
( La Presse )
Le style Landry chiffonne
Des flammèches sur fond d'unifolié ( Le Soleil )
Le ton change face au fédéral
Bernard Landry critique vertement Stéphane Dion et écorche le drapeau canadien ( Le Devoir )
Dix ans ont passé. Monsieur Landry a quitté la vie parlementaire. J'ai pris ma retraite de Radio-Canada. Le zoo est fermé. On a démoli l'hôtel de Lac-Beauport où avait eu lieu le caucus péquiste. Mais j'entends encore résonner l'écho de la déclaration des "chiffons rouges".
Pierre Bouillon
pierrebouillon1@gmail.com
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